Noël, fête chrétienne ou fête païenne ?

Cette analyse est parue dans la lettre mensuelle LaïCités de décembre 2017. Pour la retrouver en intégralité, vous pouvez acheter le n°13 ou vous abonner.


Qu'est-ce qui relève des rites païens et des rites chrétiens dans la fête de Noël ? Et comment ces éléments peuvent-ils influer les uns sur les autres ? L'analyse inédite de l'historien Patrick Sbalchiero.


Le 6 février 2014, Chantal Delsol, membre de l'Institut (Académie des sciences morales et politiques), affirmait dans une interview au quotidien La Croix : « Notre temps est un retour du paganisme ». Selon cette philosophe, la fête chrétienne de Noël serait aujourd'hui menacée par l'alliance d'un consumérisme outrancier et d'un « néopaganisme » hostile au christianisme. 


Quand Chantal Delsol définit le paganisme comme « la soupe primordiale de l'humanité », elle   s'inscrit dans une vision de l'histoire calquée sur celle du salut biblique : un temps linéaire, avec un début (la création du monde) et une fin (la parousie). Dans ce schéma, le christianisme succède au judaïsme qui avait lui-même succédé aux religions païennes. Le « retour » du paganisme serait alors une régression. Or l'histoire des religions enseigne que le « paganisme » n'est pas réductible à une forme spirituelle unique qui aurait dominé les sociétés avant le judéo-christianisme. Il convient plutôt de parler de diverses modalités pré-chrétiennes du religieux. En effet, quel rapport entre les croyances des peuples de l'Afrique centrale ou australe et celles de la Grèce ou de la Rome antique ? Entre les systèmes religieux du Moyen-Orient pré-chrétien et la spiritualité aborigène ? Le paganisme est protéiforme, à ceci près que le polythéisme est présent dans chacune de ses déclinaisons historiques. 


Voir dans l'histoire du monde une succession de croyances est une erreur. Le christianisme n'a pas fait disparaître le « paganisme » à la manière d'une simple mode. D'ailleurs si le paganisme avait été  définitivement éliminé, pourquoi  ressurgirait-il aujourd'hui ? 

  

 Noël a-t-il supplanté une fête païenne ?


Noël - à l'instar des autres fêtes du calendrier chrétien - n'a pas été instauré en un tournemain puisqu'il fallut quatre siècles pour que la date du 25 décembre soit officiellement choisie comme fête de la naissance de Jésus qui n'est jamais évoquée par aucun texte biblique. Le mot de Noël proprement dit est attesté seulement au XIIe siècle !  


D'ailleurs le jour de la fête de Noël fut sujet à bien des discussions parmi les Pères de l'Église : vers 204, Hippolyte de Rome fixe le premier cette date un 25 décembre dans son Commentaire du Livre de Daniel ; Clément d'Alexandrie avance le 18 novembre et Tertullien, le 25 mars. Tour à tour, Jésus vient au monde un 6 novembre ou un 28 mars, jusqu'à ce que le pape Libère (352-366) décide à Rome d'une fête de la Nativité chaque 25 décembre, jour du Natalis invicti, puis que l'empereur byzantin Théodose codifie la liturgie de Noël en 425. Bref, les premiers chrétiens ignorent Noël.


Aujourd'hui encore, tous ne le célèbrent pas le même jour : le 25 décembre pour les catholiques ; le 7 janvier pour les orthodoxes (en fait le 25 décembre du calendrier julien) ; l'Église apostolique arménienne retient la date du 6 janvier.


Cette fête a-t-elle délibérément évincé une manifestation païenne, marquant ainsi la fin définitive du « paganisme » ? Le christianisme a succédé au polythéisme païen, en tant que puissance politique et culturelle au cours du Ve siècle, mais il ne l'a pas anéanti. Une règle largement constatée sur le plan historique est que lorsqu'une nouvelle religion succède à une autre, plus ancienne, c'est rarement en l'étouffant, mais plutôt par des influences réciproques, adaptations culturelles, interpénétrations, vampirisation, absorption progressive et échanges symboliques.


Quelles sont les origines de cette fête ? 


L'instauration de la fête de Noël mérite d'être comparée à un lent remplacement d'une solennité païenne : celle de la renaissance du Sol invictus (le « soleil invaincu »), célébrée par les Romains à partir du IIIe siècle de notre ère, date précieuse de l'anniversaire de la naissance d'un dieu solaire, sorti d'un rocher ou d'une grotte sous l'aspect d'un nouveau-né. L'astre solaire servit peu à peu à désigner le Christ dans le sillage des Evangiles (Jésus est « soleil de justice » selon Marc 4, 2). Or, cette fête de la lumière solaire tire son origine des mythologies égyptienne (Osiris), perse (le culte de Mithra* marque la victoire de la lumière sur les ténèbres), grecque (Apollon) et juive (fête de Hanoucca**, fixée au 25 du 9e mois lunaire, donc proche du solstice d'hiver). De fait, Noël possède une dimension festive voisine des célébrations du solstice d'hiver ou des « Saturnales » romaines célébrées dans l'Antiquité entre le 17 et le 24 décembre. Du reste, calendrier polythéiste et calendrier chrétien ont des points communs. En 46 av. J.-C., Jules César réforme le calendrier, fixant le jour du solstice d'hiver un 25 décembre à partir d'une fausse information de l'astronome Sosigène d'Alexandrie...  


Des survivances du paganisme ?


Le Noël chrétien conserve des aspects païens, certes édulcorés, mais néanmoins vivaces, comme par exemple la figure du Père Noël. Si saint Nicolas de Myre* (vers 270-345) en est la matrice originelle, il évoque aussi des êtres issus du folklore scandinave correspondant aux « lutins » du folklore français comme « nisse », « tomte » ou « Julemisse ». Cette petite créature humanoïde est le porteur de cadeaux de la fête de « Yul » (qui correspond au solstice d'hiver), associé à Noël au XIXe siècle. Une telle collusion entre créatures imaginaires et Noël chrétien n'a pas échappé à des courants extrémistes catholiques. Le 23 décembre 1951, une effigie représentant le Père Noël est brûlée sur le parvis de la cathédrale de Dijon.   


Seconde ressemblance : les rites collectifs. Dans l'Antiquité, participer aux fêtes solsticiales est un acte « public », comme le devint Noël qui, d'un point de vue doctrinal, est célébré par l'Église entière, « peuple de Dieu ». 


A l'instar des fêtes païennes, comme les Saturnales, les chrétiens instaurent la période d'Avent à partir du XIe siècle, période au cours de laquelle on célèbre la « fête des fous », avec élection d'un faux pape, d'un « évêque des fous » et d'un « abbé des sots », surnommés les « rois de Noël , réjouissance poursuivie par des chants, des danses et de copieux festins... Le jeûne systématique de l'Avent (et du Carême), imposé par la hiérarchie ecclésiastique, ne prendra vraiment effet qu'au XVe siècle. 


Troisième exemple : les crèches, inconnues des chrétiens jusqu'à « l'automne du Moyen-Âge » puisque la première d'entre elles voit le jour vers 1223. Entourée de personnages (santons) et d'animaux caractéristiques des folklores italiens et provençaux, inspirée de la littérature apocryphe (non reconnue par les clergés), la crèche aurait été « inventée » par François d'Assise (voir notre rubrique « Le mot, le rite » en dernière page), bien que son essor ne se produise pas avant 1700. Jusqu'à la fin du XIIe siècle, Jésus est non d'abord le fils du charpentier de Nazareth, mais le Christ Pantocrator, le Sauveur ressuscité et glorieux, inscrit aux tympans des églises romanes. Ensuite, cisterciens puis franciscains mettent à l'honneur le Jésus terrestre, homme parmi les hommes, et ses différents états de vie : naissance, enfance, etc. 


Noël et les néopaganismes


Mais pourquoi la fête de Noël passionne-t-elle le « néopaganisme » ? Noël serait-il une restauration de cultes anciens et mystérieux ? 


Sous l'Antiquité tardive, les « païens » désignent les paysans (les pagani) : les gens des campagnes, vivant en-dehors des villes majoritairement converties à la foi chrétienne, populations réputés perméables aux rites de facture païenne et polythéiste. 


Dans la France de 2017, la réalité est autre. Bien qu'aujourd'hui sociologiquement déprécié en plusieurs régions, (Centre, Sud-Ouest...), le catholicisme est resté la religion des campagnes jusqu'à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Depuis 1945, l'exode rural entraîne un effondrement démographique des campagnes, induisant un possible sentiment de déracinement, d'incompréhension du monde et des  brassages culturels caractéristiques des espaces urbains.  


Aussi une première branche du néopaganisme prétend reconquérir les valeurs sociétales de « toujours » : « France éternelle », valeurs de la famille, de la terre et du travail, religion « ancestrale ». Cette idéologie identitaire associe un « peuple » (celui de France, des « gaulois ») à une religion prétendument « nationale » : le catholicisme romain, mais enraciné (pour Charles Maurras et ses émules) dans un vieux fonds religieux antérieur au christianisme, ciment imaginaire du « vrai » peuple français. Pour les partisans de ce néopaganisme, Noël n'est plus seulement la fête de la naissance de Jésus, mais un fait civilisationnel mêlant appartenance à un groupe confessionnel (le catholicisme) et à une nation fondée sur la mystique du « sang ». 

La seconde catégorie du néopaganisme est différente. Il s'agit d'une branche « religieuse », inspirée par le New Age, les sagesses asiatiques, les forces cosmiques et énergies  naturelles, le chamanisme, l'ésotérisme et l'occultisme (la Wicca). Véritable bric-à-brac spirituel dont les partisans, ancrés dans une vision plutôt progressiste et néo-écologique du monde, ne partagent pour ainsi dire rien avec les aficionados des théories identitaires, hormis la méfiance à l'égard des religions « révélées ». Selon eux, la fête de Noël peut et doit exister, à condition que l'on connaisse ses origines païennes, antérieures et extérieures au christianisme ; Noël aurait été « récupéré » par l'Église catholique, et, de ce fait, il faudrait en exhumer les origines authentiques remontant à l'aube de l'humanité...


Sur le même mode, cette forme de néopaganisme encourage depuis plusieurs décennies la fête d'Halloween - héritage de la fête païenne de Samain - célébrée la veille de la fête catholique de la Toussaint, quant à elle fixée tardivement un 1er novembre entre le VIIIe et le IXe siècles. C'est un autre exemple  de « christianisation » d'un événement païen.   


Patrick Sbalchiero                


Patrick Sbalchiero est docteur en histoire et journaliste. Il a publié une Histoire du Mont-Saint-Michel aux Éditions Perrin (réedition 2015), Petite vie du Padre Pio (Desclée De Brouwer, 2003) et dirigé l'édition du Dictionnaire des miracles et de l'extraordinaire chrétiens(Fayard, 2002).